Compétences · IA · Management
Une lettre toutes les deux semaines
Le coût de l'outil a baissé.
Celui de la compétence, non.
Ce qui a baissé cette quinzaine, et ce qui n'a pas bougé.
Par quoi entre-t-on dans un métier dont la première tâche est faite par la machine ?
Le 22 septembre, le ministère du Travail a annoncé plus de quatre-vingts millions d'euros pour former les actifs à l'IA. Le même jour, les deux plus gros fournisseurs baissaient leur coût d'usage. Quinze jours plus tôt, deux économistes montraient que la demande de compétences avait déjà bougé.
Trois nouvelles, une seule direction. L'outil devient accessible plus vite que ce qu'on sait en faire.
J'allais écrire qu'on n'apprend plus. C'est faux, et c'est pire. On apprend à obtenir, pas à faire. La différence ne se voit pas tant qu'aucun cas difficile ne se présente.
Le réel, lui, ne prévient pas. Il envoie un audit, un client mécontent, un départ en retraite. C'est lui qui fait les comptes.
Johan Quilbeuf · QJ-Consulting
Le même jour, les deux plus gros ont baissé le coût d'usage
Ce qui s'est passé. Le 22 septembre, Anthropic a sorti une nouvelle version de son modèle le plus puissant, facturée un cinquième moins cher à l'usage que la version précédente. Le même jour, OpenAI en a sorti deux, dont un au niveau tarifaire de ses plus petits modèles. Deux annonces, une seule journée. Le prix des abonnements, lui, n'a pas bougé : ce qui baisse, c'est le coût de chaque usage.
Ce que ça change. Rien dans ce que l'outil sait faire, ou presque. Tout dans la façon dont on décide de s'en servir. Tant qu'un usage coûte, on l'arbitre : on se demande si ça vaut le coup, et cette question oblige à dire ce qu'on attend. Quand le coût devient négligeable, la question disparaît. On ne décide plus, on lance.
Ce qu'on en dit
Le gain de productivité annoncé n'est pas le sujet. Le sujet est la disparition de l'arbitrage. Un possible n'est pas une stratégie, et un possible gratuit encore moins : il devient un réflexe avant d'être devenu un choix. La bonne nouvelle, c'est que l'outil n'est plus une question de budget. La mauvaise, c'est que plus rien n'oblige à formuler ce qu'on attend de lui.
Le marché a déjà bougé, mais pas là où on le regardait
Ce qui s'est passé. Deux économistes de l'École d'économie de Paris ont déposé début septembre un document de travail sur les effets de l'IA générative sur la demande de compétences en France, à partir des données du service public de l'emploi croisées avec celles de la sécurité sociale. Ils observent qu'après le déploiement massif de ces outils, entre fin 2022 et fin 2023, les offres ont nettement reculé pour les métiers d'informaticiens, et plus largement pour les métiers demandant des compétences informatiques. Les salaires, eux, n'ont pas bougé. En revanche, le nombre de candidats par offre a fortement augmenté, et les embauches ont baissé.
Ce que ça change. L'explication qu'ils avancent est plus intéressante que le constat. L'outil ne rend pas seulement les experts plus productifs. Il rend surtout productifs les utilisateurs ordinaires, et d'abord les moins qualifiés. Résultat : le niveau requis pour tenir le poste baisse, et le poste s'ouvre à un vivier plus large.
Ce qu'on en dit
On a beaucoup discuté de la destruction d'emplois. Ce n'est pas ce que décrit ce travail. Ce qu'il décrit, c'est un métier dont la marche d'entrée s'abaisse. Et une marche qui s'abaisse, c'est une marche par laquelle on n'apprend plus rien en la montant. Le danger n'est pas qu'il n'y ait plus de place. C'est qu'on y entre sans avoir appris, et qu'on ne s'en aperçoive qu'au premier cas difficile.
Celui qui entre, lui, ne voit rien : il produit, et ça marche. C'est l'entreprise qui découvrira, deux ans plus tard, qu'elle n'a plus personne capable de reprendre le travail à la main.
Un plan de 80 millions, et ce qu'il ne traite pas
Ce qui s'est passé. Le 22 septembre également, le ministre du Travail et des Solidarités a présenté « Impulsion IA 2027 », douze mesures et « plus de 80 millions d'euros mobilisés pour l'année à venir », avec l'ambition de toucher « plus de 30 millions de personnes ». Une plateforme publique gratuite, des parcours pour les apprentis, une certification d'État, l'IA en priorité du compte personnel de formation.
Ce que ça change. Beaucoup de gens vont savoir ce qu'est l'IA. C'est la première marche, et c'est ce qu'un État peut faire : ouvrir la même porte à tout le monde, gratuitement.
Ce qu'on en dit
Aucun des douze intitulés de mesure ne porte sur la transmission du métier à l'intérieur de l'entreprise. Ce n'est pas un reproche : un État ne peut pas entrer dans l'atelier. Mais c'est là que la question se joue, et personne ne la finance. Savoir ce qu'est l'outil, ce n'est pas savoir quoi en faire lundi matin, à son poste, avec ses collègues et ses habitudes de vingt ans.
Chez Microsoft, l'outil devient une ligne de dépense
Ce qui s'est passé. Le 25 septembre, Microsoft a présenté une nouvelle version de Copilot. Les fonctions les plus autonomes — celles où l'outil travaille longtemps, seul, sur une tâche — quittent le forfait et passent à la facturation à l'usage. Aucun tarif n'est publié, et rien ne se déclenche tant qu'un administrateur n'a pas fixé de politique de dépense.
Ce que ça change. L'arbitrage qui avait disparu du côté des modèles revient ici, et par la porte de la direction informatique. Chaque usage autonome a désormais un coût visible, et quelqu'un doit décider qui a le droit de le dépenser.
Ce qu'on en dit
C'est une contrainte, et c'est une chance. Fixer un budget oblige à répondre à une question qu'on n'avait pas posée : qui utilise l'outil, sur quelles tâches, et pour quel résultat attendu. Cette question-là est la bonne. Il aura fallu une facture pour qu'on la pose.
La dette de compétence
Le fil de ces quatre actualités — l'outil qui prend la tâche par laquelle on entrait dans le métier — est le sujet de La dette de compétence — Transfert de compétences à l'heure de l'intelligence artificielle, paru chez BoD en août 2026. Le livre part d'une idée simple : chaque résultat obtenu sans construire la capacité de le reproduire est un emprunt, et l'IA a rendu cet emprunt gratuit et permanent.
Ce que nous faisons
QJ-Consulting accompagne les entreprises et les organisations sur leurs compétences : les identifier, les transmettre, les développer. Le travail prend la forme d'un diagnostic, d'une cartographie, d'un dispositif de transmission interne ou d'une formation, selon ce que la situation demande.
Ce sur quoi ce numéro s'appuie
Chez vous, quelle est la première tâche qu'on confie à quelqu'un qui arrive ? Et est-ce que l'outil la fait déjà ?
Ce numéro a paru le 29 septembre 2026 sur LinkedIn, où il est possible de réagir, de commenter et de s'abonner à la lettre : lire et commenter le numéro sur LinkedIn.