Et si l’IA posait les questions ?
Une grande partie de mon métier consiste à faire une chose qui semble simple et qui ne l’est pas : faire dire à un expert ce qu’il sait faire. Préparer un départ en retraite, construire un référentiel, monter un parcours de transmission — tout commence là. Et tout achoppe là.
Demandez à un expert d’écrire ce qu’il fait, de découper sa compétence en sous-compétences : exercice quasi impossible. La page reste blanche, et ce n’est pas un manque de bonne volonté : le tacite ne se produit pas sur commande. Trente ans de métier ont enfoui le comment sous le geste. Demandez-lui pourquoi il s’arrête devant une machine : il vous répondra qu’elle « ne tourne pas normal », et c’est tout ce qu’il pourra dire. C’est vrai, c’est inutilisable, et ce n’est la faute de personne. L’expert ne cache rien : il ne sait pas qu’il sait.
Il y a pire, et il m’a fallu des années pour le nommer : l’expert qu’on interroge sur ce qu’il a toujours su faire, et qui n’arrive pas à le dire, vit la question comme un examen. Le voilà déstabilisé, pris en défaut à l’instant précis où on le consacre comme le plus compétent. La honte au moment de l’hommage. Il se ferme, et la transmission meurt de la maladresse de celui qui la voulait. Ajoutez la réalité des ateliers : des gens très, très compétents, avec des niveaux d’expression écrite qui n’ont rien à voir avec leur expertise. Réunissez-les autour d’une page blanche et vous croyez tester leur savoir ; vous testez leur rédaction.
Voici le retournement, et c’est le chapitre le plus optimiste du livre : le même outil qui, mal tenu, creuse la dette de compétence devient, tenu autrement, le meilleur instrument de remboursement que j’aie eu entre les mains. Le secret tient en une inversion. Cessez de demander des réponses à l’IA. Faites-lui poser des questions.
Ce que la machine apporte à ce problème très humain est triple. D’abord, elle tue la page blanche. Au lieu d’extraire de zéro, on part de ce qui existe — la fiche de poste, le référentiel du métier, les documentations — et on demande à l’outil un premier jet : un référentiel complet et détaillé du poste. Le travail de l’expert change alors de nature : il n’a plus à produire, il a à corriger. Et là, miracle quotidien : l’homme muet devant la feuille vide devient intarissable devant le générique. « Non, chez nous ce n’est pas comme ça. » Il est infiniment plus facile de corriger que de produire — corriger ne demande que de reconnaître, produire exige de tout rappeler — et surtout : l’expertise s’exprime par l’écart. Ce qu’il rectifie dans le standard, c’est très exactement son contexte qui parle. On ne lui demande pas son tacite ; on le fait apparaître en lui donnant de l’universel à raturer.
Ensuite, on descend d’un étage par questionnement : comment tu fais ? Comment tu fais exactement ? L’outil sait poser ces questions, les reformuler, proposer des mots à celui qui cherche les siens. Enfin, la vertu la plus fine : devant la machine, il n’y a pas de face à perdre. Pas de regard, pas de collègues, pas de hiérarchie : l’examen est structurellement impossible. L’expert peut chercher, se tromper, recommencer, dire « je ne sais pas comment le dire ». Aucun témoin. La neutralité affective de l’outil, qu’on présente toujours comme sa froideur, est ici son avantage décisif : un questionneur infatigable, sans jugement, sans agacement, sans enjeu.
J’ai longtemps appelé cela le questionneur neutre, et je me suis corrigé : on n’est jamais neutre, et je ne le suis pas. Je suis un questionneur intéressé — intéressé par leur expertise, puisque c’est elle que je viens chercher. La nuance a l’air mince ; elle décide de la posture. Elle m’interdit de juger le fond : je questionne des champs d’expertise qui ne sont pas les miens. Et elle m’oblige à valoriser avant de questionner. L’ouverture d’atelier a une charpente, trois temps dans cet ordre. Valoriser : vous vous sentez évalués, mais l’évaluation a déjà eu lieu, et elle était positive — vous avez été désignés comme experts sur des années de travail et de rendus. Dédramatiser, et c’est la phrase qui enlève la honte : c’est normal que vous n’arriviez pas à formuler, ce n’est pas votre métier ; formuler, formaliser, c’est le mien. Poser la double expertise, enfin : la vôtre, c’est le métier ; la mienne, c’est de vous la faire formuler. Alors seulement, on questionne.
Il faut dire aussi ce que la machine ne fait pas, sans quoi ce serait une publicité. Elle questionne, reformule, débloque ; elle n’observe pas. Or le dernier étage du tacite — le geste, l’oreille, l’arrêt devant la machine qui « ne tourne pas normal » — ne passe pas par les mots : il se regarde. Là, les méthodes sont humaines : installer chez l’expert l’intention de se voir faire, puis l’observation entre pairs qui se questionnent — pourquoi tu t’es arrêté là, qu’est-ce que tu as entendu ? Et certains savoirs n’existent dans aucune tête, seulement entre plusieurs : la coordination d’une équipe rodée s’observe en équipe, elle ne s’interroge pas en tête-à-tête. Enfin, la machine explicite magnifiquement avec celui qui a dit oui ; elle ne sait pas obtenir le oui. Quelqu’un d’autre s’en charge, et ce quelqu’un a son propre chapitre.
Le dispositif complet tient en trois étages : le référentiel générique à corriger — la machine, pour l’explicite ; le questionnement — la machine et l’humain, pour l’implicite ; l’observation — l’humain seul, pour le tacite du geste. Et la boucle se referme d’elle-même : chez un client, en fin de démarche, nous avons donné à l’outil un rôle d’auditeur qualité et les documents sources de la maison, pour vérifier les référentiels que nous venions de co-construire. L’outil qui, partout ailleurs, sert à creuser la dette auditait, là, le remboursement.
« La dette de compétence — Compétence et transmission à l’heure de l’intelligence artificielle », essai, sortie le 20 août 2026. D’ici là, laissez votre adresse pour être prévenu le jour de la parution.